lundi 8 juillet 2019

Ce que moi j'en dis...

Je pense que je n'ai jamais entendu aussi souvent le mot "passion" que depuis la sortie du "Dernier Refuge" (prononcé par tout le monde sauf par moi).
Ca commence à vraiment me poser question...TOUT LE MONDE justifie tout et n'importe quoi de mon métier, allant du fait que je gagne en moyenne 2 000 balles par an, au fait que j'ai l'impression parfois de vivre en retrait du monde en passant par le rythme parfois très soutenu par "oui mais tu as fait de ta passion ton métier".

Mais déjà DE OU les gens pensent assez bien vous connaitre (après avoir parlé avec vous un tiers de seconde) pour déclarer comme ça que c'est une "passion" ?
D'où vient cet épouvantable cliché ??
…"passion", quoi...c'est un mot que je n'emploie jamais, sauf parfois quand je cherche à acheter du jus de maracudja.

Comme dirait l'autre, "La médiocrité commence là où les passions meurent". Hé bien sachez qu'un très bon moyen de finir dégouté de quelque chose que vous avez beaucoup apprécié et qui vous a animé c'est d'en faire votre métier à pleins temps, avec toutes les contraintes et l'absence de liberté qui finiront par s'y apparenter.

Moi quand j'étais petite ce que je voulais, c'était raconter des histoires (et trouver des squelettes de dinosaures, et travailler avec des orques. Et être un dauphin mais ça...bref), le dessin est venu après pour raconter des histoires.
Au final en tant que graphiste, les deux partie s'imbriquent assez mal, dans le sens où (par exemple) dessiner des intérieurs de wagons SNCF d'après photo avec des personnages lisses à l'intérieur...c'est pas forcément le truc le plus créatif et (pardonnez moi l'expression) le plus bandant qui soit.

J'ai des facilités pour le dessin, j'ai bossé (dur), mais clairement, désolée de détruire une image d'Epinal très ancrée, les jours où je me sens animée d'une force supérieure et du feu sacré depuis que j'ai commencé à faire des dessins professionnellement (il y a 13 ans), sans dire que je les compte sur les doigts d'une mains...hé bien on est loin de l'extase de Sainte Thérèse 365 jours par an.

Les seuls moments où ça a vraiment été un bonheur de bosser (presque) de A à Z, c'était en réalisant "Into the Woods" (ma thérapie !), "Le Saïmiri et le Coq Roche" (que j'ai fait pour m'occuper dans un moment de traversé du désert, comme j'aurai fait du tricot) et "L'Or des Fous" (thérapie + engagement politique), parce que j'étais entièrement libre, sans pression et sans attente vis à vis de ces projets. Et c'est quelque chose que j'ai fait en dehors de mes heures de travail, sans en attendre la moindre rémunération ou la moindre issu éditoriale, exactement comme n'importe qui qui aurait un hobby à côté d'un boulot qui le lourde plus ou moins selon les jours.

Alors après je trouve pleins d'avantages dans mon boulot, notamment qu'il me permet d'avoir un mode de vie semi-nomade (#freelance) mais c'est plutôt (très) rare qu'il se passe un mois entier sans que je me pose très sérieusement la question de faire autre chose. 

Je me demande très souvent jusqu'où on ne cultive pas cette légende urbaine du "métier passion" pour justifier de ne pas payer quelqu'un et de lui demander de bosser énormément, et pour toujours se convaincre que "la vie des autres et tellement plus simple et plaisante que la mienne" (désolée mais non. On a tous nos trucs cools et pas cools dans la vie et dans le travail et il faut vraiment arrêter de réfléchir de façon aussi simple et binaire).

Alors une fois de plus, AVANT de faire des conclusions hâtives basées sur des clichées ou sur un fantasme autour de quelque chose...parlez-en avec les personnes directement concernées.
Parce que même là, d'une personne à l'autre vous n'aurez pas du tout le même discours sur le métier (vous trouverez aussi bien de vrais passionnés qui respirent pour dessiner, que des gens très très aigris qui se sont retrouvés là par concours de circonstances et seraient bien mieux dans une branche professionnelle qui n'a rien à voir).

Ce message est dénuée de colère, bien qu'il y ai quand même une petite pointe d'agacement, et je ne plains de rien...j'aimerai simplement qu'on arrête de proclamer des choses sur ma vie à ma place, sans jamais me demander franchement ce que moi j'en pense. ^^

Bonne aprem !
* Deux jours après, je me suis fait cette réflexion :
Ce matin, alors que je réfléchissais (encore) aux raisons qui m'ont poussées à la base à dessiner, et surtout qui m'ont poussé à continuer (sans qu'on me laisse vraiment la place pour savoir moi-même si j'aimais vraiment faire ça en fait. Je me rappelle que plusieurs personnes ont décrété rapidement que "c'est ce que je savais faire", comme si j'étais totalement dénuée de tout autre talent, intérêt (ou plus globalement de cerveau) et comme si tel un grand destin j'étais vouée à ne devoir et vouloir faire que ça de ma vie.
(Merci Môman et Pôpa de ne pas avoir fait partie des gens qui tenaient ce discours et de m'avoir laissé me faire des délires sur Jurassic Park et les livres Harry Potter !! ♥️)

...aah, les parcours de vies et les effets papillons...on s'y noierait à force de trop y réfléchir.

Et avec tout ça, je revenais à cette histoire de "passion" et de dédicaces (parce que selon monsieur Glénat, tel de grands enfants, ça nous fait tellement plaisir de passer gratuitement nos weekends assis sur une chaise à cultiver nos escarres et nos tendinites pour faire un dessin répétitif et chronométré, sans prendre de pause, parfois sous l'œil d'organisateurs ou de lecteurs qui vérifient qu'on va assez vite et qu'on ne parle pas trop).

Et j'imaginais, à la manière de "mon maçon était illustrateur" (elle a peut-être déjà été faire), un enfant qui adore fabriquer des meubles en bois.
Toute sa vie on lui répète de façon paradoxale qu'il est fait pour ça (quoi qu'il fasse par ailleurs, on ne retient que ça), tout en lui disant que c'est un dur métier, que les places sont chères et que personnes ne l'attend.
Dès qu'il voit des gens de sa connaissance en dehors du temps scolaire, les gens qu'il connait lui demande "vite fait" de monter des meubles Ikea " mais juste comme ça, un petit truc, c'est pas grand chose. Et en plus tu adores ça, on le sait" pendant que tout le monde va se prendre l'apéro OKLM en le laissant avec son montage de meuble.
C'est parfois pour ses proches, mais souvent pour des connaissances de proches qui apprécieraient de se faire un peu mousser en faisant des cadeaux dont ils ne sont pas les créateurs. Mais après comme ils n'en connaissent pas la valeur, les connaissances filent ça à leur voisine, à leur médecin, ou au chien de leur cousine et comme ils n'ont plus le meuble, demande si on pourra leur en refaire un dans la semaine (hou, ça sent le vécu, ça !!)

Et puis à la longue, une fois que ce créateur de bois est devenu professionnel, ses principaux commanditaires (pour remettre dans le contexte...ben oui, l'éditeur c'est pas le patron des auteurs) lui demanderait de venir régulièrement se bloquer des dates pour venir voir des gens et planter des clous dans des planches pour eux toute la journée (ou monter de petites boites Ikea, au choix).
Les gens seraient alors contents et honorés, et repartiraient avec une belle boite bien montée.

Et tout le monde serait très content dans le meilleur de monde.
...vraiment ?
(je ne m'en lasse pas de ce strip…!)